Ulysse, le profil LinkedIn idéal ?

Je suis allée voir L’Odyssée, le film imaginé par le réalisateur britannique Christopher Nolan. Le lendemain, ma lecture de l’article d’Hélène Monsacré dans Philosophie Magazine m’a incitée à écrire ces lignes. Elle qualifie Ulysse « d’aventurier à l’envers » : il part pour mieux revenir, enrichi de ce qu’il a traversé. Ce qu’il rapporte du voyage et sa transformation ont plus de valeur que le voyage lui-même.
Il fallait oser s’attaquer à un tel mythe : Dante avait placé Ulysse en Enfer pour avoir poussé trop loin la curiosité humaine ; Joyce avait transposé l’épopée en une seule journée, ordinaire, dans les rues de Dublin. Nolan s’empare du mythe à son tour : son Odyssée, sortie en juillet dernier, met en scène Matt Damon dans le rôle d’un Ulysse épuisé, plus humain qu’héroïque.
Tout comme Homère, Nolan propose un Ulysse qui endure autant qu’il triomphe. Mais chaque escale l’oblige à abandonner une part de lui-même, ou en tout cas de celui qu’il croyait être. Après vingt ans d’épreuves et de ruses, la seule constante est son désir de retourner à Ithaque.
Dans le monde du travail aujourd’hui, on valorise le mouvement permanent : le changement d’entreprise, de pays, de secteur, de poste. La mobilité est devenue une vertu en soi. Ulysse propose une autre lecture : chaque épreuve le forge, fait de sa résilience une force, et de son intelligence de la situation une ressource très moderne. À l’heure de l’IA, où les tâches répétitives et analytiques sont déléguées à des algorithmes, l’intelligence pratique (que les Grecs appelaient la mètis) redevient un atout majeur : c’est celle qui s’adapte, et trouve une issue là où la force seule échoue.
Valérie Ward