Devenir sa propre marque

En septembre, Alexandre, un étudiant normand, a pris le micro dans le TGV Paris-Toulouse pour se présenter aux passagers et décrocher un contrat d’alternance. Les entrées en apprentissage ayant chuté de 16 % dans l’enseignement supérieur en France en 2026, l’initiative a été saluée par des milliers de personnes sur les réseaux, dans un marché du travail de plus en plus tendu des deux côtés de la frontière. L’étudiant s’est montré audacieux et original ; mais il est bien triste de constater que le « produit »… c’est lui.
Il s’agit d’un cas parmi d’autres : la génération Z est arrivée sur un marché du travail saturé, dans lequel les candidatures classiques ne suffisent plus. Il faut se démarquer, concevoir des CV interactifs et des vidéos pour se présenter à la manière d’une bande-annonce.
D’ailleurs, on ne se présente plus, on se « pitche ». La réputation se construit désormais avant la rencontre physique, puisque tout est disponible dans la jungle numérique. Notre société demande désormais à chacun, étudiant, dirigeant, freelance ou créateur, de se rendre visible comme s’il/elle était un produit.
L’être humain n’est pas un produit. Il a des zones d’ombre et des contradictions que le personal branding veut à tout prix lisser. Des alternatives réfutent cette fatalité, en distinguant ce que l’on montre de ce que l’on est, en misant sur la recommandation humaine plutôt que sur la visibilité optimisée par les algorithmes.
Sur le plan sociétal, le débat s’organise. En France, le Conseil constitutionnel a censuré cet été l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, pourtant votée par le Parlement : le débat, lui, reste entier. En Belgique, un projet similaire est en cours d’élaboration : la ministre fédérale du Numérique Vanessa Matz pousse un texte fixant le même seuil de 15 ans, tandis que la Flandre plaide pour 13 ans. C’est l’âge que propose la Commission européenne, qui prépare ses propres outils de contrôle à l’échelle du continent.
Si le débat porte officiellement sur la protection des mineurs, il interroge plus largement : dans quelle société numérique voulons-nous vivre, et quelle place y laissons-nous à ce qui n’est pas visible ? Puisque, comme l’écrivait Saint-Exupéry, « l’essentiel est invisible pour les yeux ».
Valérie Ward